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Exemples de sujets de recouvrements inter-axes

Trois axes, deux couches

Le projet scientifique est décliné en trois axes complémentaires, résumés ici et détaillés plus bas.

  • Le premier axe Pensée critique et santé vise à étudier les différents freins dans l’accès à l’information des patients et des professionnels de santé ; à lorgner tous les points noirs du triangle patient / professionnel / savoir médical ; à examiner dans quelle mesure le système de publication actuel et les consortiums éditoriaux déforment, et parfois malmène l’information médicale brute, au prix de créer des conceptions erronées en santé ; et à envisager des solutions didactiques adaptées tant pour le grand public que pour les thérapeutes professionnels pour faire émerger, cerner et mettre en balance les heuristiques de jugement.
  • L’enjeu de l’axe n°2, Pensée critique et épistémologie est d’explorer les critères d’inclusion ou d’exclusion de certaines analyses dans le champ des connaissances scientifiques. Quel statut donner aux scénarios complotistes, aux créationnismes, à certains corpus théoriques thérapeutiques désuets ? Y a-t-il réellement des critères de scientificité vs. de pseudo-scientificité, et ce dans tous les domaines ? Le scepticisme méthodologique est-il moniste, le rationalisme « à l’occidentale » est-il un modèle abouti, complet, ou dépassable ? Y a-t-il une pluralité de méthodes et de critères, des critères emboîtés ?
  • Le troisième pied du triptyque, Pensée critique et pensées radicales extrêmes, se penche sur les processus conduisant des groupes sociaux à développer des théorisations « ultra-radicales », ou « extrêmes » sur le plan politique, en empruntant des discours ou des pseudo-concepts scientifiques pour asseoir leur base. Ainsi en est-il par exemple des courants anti-vaccination, des mysticismes écologiques, des négationnismes historiques, des créationnismes et des radicalisations religieuses. S’il en était besoin, janvier 2015 a sonné le glas d’un certain angélisme à leur propos. Cet axe convoque la psychologie sociale, bien sûr, mais également les recherche en éducation préventive, la philosophie morale, et bien entendu la science politique.

Sur le plan universitaire, les originalités et points forts de la SFR sont, au delà de la combinaison unique de compétences interdisciplinaires autour de la pensée critique,

  • la mise en œuvre d’un travail de concert de différentes disciplines sur un objet sociétal ;
  • l’incrémentation du niveau critique des chercheurs, des étudiants, du grand public ;
  • la perspective de modéliser des mécanismes communs aux différents thèmes investigués ;
  • le choix de lier fortement la question de l’élaboration de la connaissance à celle de son utilisation, en créant un vrai pont science / société.

La SFR est conçue comme une structure évolutive, ouverte et communicante. Si les axes sont posés, les thèmes, eux, ne sont pas arrêtés, et seront élaborés communément. Cela devrait susciter et faciliter les projets scientifiques collaboratifs avec l’objectif double de produire des résultats originaux à l’interface des disciplines qui la composent, et d’alimenter le débat public de la meilleure objectivation possible des faits, quelle que soit la discipline. Pour cela, nous avons pensé une structure en pelure d’oignon. La première couche est classiquement composée de membres issus de laboratoires, qui viennent co-élaborer des thématiques de recherche. Une seconde pelure d’oignon de la SFR, en l’occurrence des membres de la société civile non chercheuse, permet en outre de faire en sorte que les réflexions des uns nourrissent et dans une certaine mesure orientent les recherches des autres.

Trois pôles

Pensée critique & santé

Le pôle Pensée critique & santé est probablement le plus protéiforme, car il se ramifie du plan neural de la sécrétion d’endorphines aux conséquences du scandale sanitaire du Mediator. Les questionnements majeurs qui le sous-tendent sont les suivants : comment construire des connaissances médicales et paramédicales basées sur des preuves ? Cette evidence based practice est-elle suffisante pour un soin de qualité ? Peut-elle se départir de tout lien d’intérêt avec des entreprises privées commerciales ? Dans quelle mesure le système de publication scientifique actuel, partagé en grands groupes privés, déforme-t-il le savoir ? Quel est l’impact de l’inféodation d’une partie de la formation continue à des groupes pharmaceutiques ? Peut-on penser des politiques de care, et des politiques globales de santé à l’échelle mondiale ? Les sciences médicales vont-elles parvenir à servir l’intérêt de l’usager patient ? Comment garantir le maximum de connaissance de cause ? Il s’agit de scruter toutes les interfaces déformantes dans le triptyque patient / thérapeute / savoir.

Or, les dévoiements en cours de route sont nombreux. Au plan micro, quels troubles naissent du différentiel de confiance entre les deux parties patient/thérapeute, et comment y remédier? Il est en particulier attendu de mettre en évidence les ressorts à l’œuvre dans l’adhésion populaire à des thérapies fantastiques, magiques ou extraordinaires, et de prévenir les risques d’embrigadement de type sectaire par le biais thérapeutique ; mais il s’agit aussi de décrire les mécanismes de la placebo-réponse, des biais de désirabilité et autres effets dit contextuels ou non spécifiques. Nous ambitionnons de secouer des représentations sociales ancrées, envers le rôle métaphysique des maladies, le caractère véniel de certaines addictions, etc. Parmi maints autres sujets, nous souhaitons creuser la prise en charge ethnomédicalisée, la part du symbolique dans le soin, et – ce qui nous amène à l’axe n°2, le statut épistémologique de la maladie.

Au plan macro, l’analyse critique de la qualité des études produites ne peut éviter une analyse des rouages des revues médicales privées qui les relayent. La scrutation des décisions politiques de santé ne peut faire l’impasse sur l’indépendance toute relative des instances de décision, ni sur les enjeux éthiques de politiques globales nivelant des choix personnels, comme dans le cas des vaccinations. Quels sont les racines d’un refus toujours croissant des médecines scientifiques, et quel est le rôle des scandales sanitaires dans cette défiance ? Quel est l’impact des conflits d’intérêt entre enjeux privés industriels et agences nationales ? Toutes les formes de soumissions psychologiques développées par l’industrie, en s’incrustant dans la formation continue des professionnels de santé méritera une attention accrue.

Au plan micro, entre enjeux marketing et santé de la population, entre modèle publiciste et modèle libéral, entre moralisme d’état et libertés individuelles, entre sciences médicales prouvées et croyances thérapeutiques infondées : autant de pièces d’un puzzle à trou, dont les béances sont rapidement remplies par des actes de foi . La pensée critique enjambe le hiatus entre un patient qui, quitte à opter pour une thérapie inefficace, cherche un sens à sa maladie, et une science médicale efficace mais froide, techniquement peu compréhensible et incapable de répondre sur le plan métaphysique, le tout dans un ballet d’acteurs de santé ou de travail social malmenés par le sous-financement et des politiques de santé publique opaques.

L’axe Pensée critique & santé de la SFR tentera de caractériser tout type de dévoiement de l’information thérapeutique, à quelque étape que ce soit de son élaboration.

Pensée critique & épistémologie sceptique

Ce pôle est le grand « classique » de la pensée critique, de par ses origines et sa tradition récente. La pensée critique naît avec la philosophie, au point, dans l’absolu, de s’y confondre. Quant à sa tradition récente, elle est très imprégnée d’une part des homériques combats que la connaissance scientifique a mené contre les ordres transcendants, les téléologies, les cosmos et autres entités divines régissant un destin pré-écrit ; d’autre part des mouvements sociaux d’émancipation et des luttes des minorités contre la domination.

Ainsi, des théories scientifiques les plus farfelues aux manipulations idéologiques et politiques en sciences comme l’Intelligent Design ou le « darwinisme » social : tout ce qui touche à la frontière entre sciences et « pseudo-sciences » a pour vertu pédagogique, par contraste, de faire surgir l’essence même du processus d’élaboration de la connaissance scientifique commune. En étudiant les théorisations scabreuses, on interroge les limites des théorisations. Par les erreurs d’appréciation, les limites de nos sens, mais aussi par nos faiblesses statistiques, nos manquements lexicaux, sans parler de nos goûts pour le strass et les paillettes médiatiques et nos inféodations à nos financiers, il y a une kyrielle de manières de conclure à tort que quelque chose de faux est vraisemblable. Aux affirmations paranormalistes, aux revendications surnaturelles ou spiritualistes, aux théories incontradictibles comme les obédiences freudiennes ou basées sur des prémisses fausses comme certaines théories économiques, aux idéologies naturalistes, il convient donc de développer une posture sceptique au sens pyrrhonien de la suspension de jugement, non complaisante devant la « nature » humaine et ses nombreux manquements. Or l’épistémologie, comme étude philosophique des sciences et des théories de la connaissance, est le principal fournisseur d’objets d’enseignement critiques, des objets angulaires.

Les questions restent cependant nombreuses : le modèle de rationalité hérité des Lumières est-il abouti ? Existe-t-il réellement des critères de pseudoscientificité communs à toutes les sciences, des sciences normales et d’autres pathologiques ou déviantes ; un emboîtement, avec un socle commun de scientificité, et des particularismes méthodologiques plus régionalisés à des disciplines ? Y a-t-il une pluralité de méthodes et de critères, un nombre limité, ou pas de méthode du tout ? Le scepticisme méthodologique est-il moniste ? Quel type de contrat de type matérialiste la science doit-elle tisser dans sa méthode ? Faut-il pour autant en imposer un matérialisme ontologique ? Le réductionnisme confine-t-il à des formes de scientisme positiviste ?

Quel statut accorder aux réquisits épistémologiques d’objectivité, de neutralité et d’impartialité ? Quels rôles jouent les références à la nature et à l’universel dans l’historicité de la connaissance ? Jusqu’où peut-on, sans tomber dans le relativisme, reconnaître la pertinence du positionnement politique des savoirs produits et de ceux qui les produisent ? Comment penser les bases normatives d’une critique de l’épistémologie traditionnelle, désengagée de la complexité du social et en particulier des rapports sociaux de domination ?

Le champ d’investigation épistémologique est vaste, allant de la didactique des sciences la plus classique (les outils pédagogiques sur le matérialisme méthodologique sont-ils pérennes ? Peut-on rendre plus critiques les élèves jeunes, et comment ?[1]) à la psychologie évolutionnisme (l’évolutionnisme mémétique est-il une impasse ?) en passant par les interrogations ontologiques (y a-t-il une théorie de l’esprit, une maladie existe-telle en soi, le matérialisme ontologique est-il cohérent, etc.). Ce champ déborde bien sûr, sur l’axe suivant par les entrées en philosophie morale, corrélées aux politiques de santé publique par exemple ou aux campagnes anti-djihadistes étatiques (au nom de quel principe moral interdire à quelqu’un de rejoindre un groupe d’opinion, même armé). Il revient également à ses primes amours, le scepticisme vis-à-vis des allégations surnaturelles, allant des thérapies merveilleuses à l’Intelligent design politique, posant le problème de la persistance de croyances, et les comportements de dénégation des preuves produites.

Un objectif du pôle Pensée critique & épistémologie sceptique de la SFR Pensée critique est de réunir des chercheurs et des professionnels de l’éducation pour déterminer comment élaborer une didactique de cette pensée, comment rendre appropriable cet art du doute raisonnable et méthodique, et en faire un axe pédagogique et de recherche efficace et transversal des vies scolaires, universitaires, et tout bonnement citoyennes.

[1] Entre autres Lipman, Dewey, mais aussi Freinet ou Ferrer.

Pensée critique & pensées radicales extrêmes

Les grandes enquêtes internationales comme l’European Values Survey atteste la « radicalisation » croissante des populations européennes : une part toujours plus importante d’enquêtés pense qu’il faut changer radicalement la société par une action révolutionnaire[2]. En dépit de ce constat, les sciences politiques se sont globalement peu saisies de la radicalité politique comme objet d’étude[3].

Pourtant, ces modes de pensées possèdent deux avantages majeurs qui les rendent séduisantes. Ce sont des pensées cohérentes ou simili-cohérentes, et consistantes dans le temps ; elles sont radicales, c’est-à-dire remontent théoriquement à la racine ; elles sont non ambiguës, enthousiasmantes, et ouvrent un champ des possibles que le domaine de la realpolitik professionnelle a sclérosé. Seulement, de cette radicalité dérive souvent (mais pas toujours) un extrémisme de comportement, parfois (pas toujours) violent, et parfois (pas toujours) sur une grille fanatisante ou sectariste lorsque cette radicalité s’adosse à un courant théiste, ou simplement idéologique. Devenant extrêmes, elles drainent derrière elles un cortège d’actions violentes, de meurtres, de massacres que, bien trop souvent, on se contente de condamner, et de souhaiter châtier. Or, si l’on veut éviter les drames, prévenir et contenir ces engouements, il faut commencer par comprendre rationnellement ces structures de pensée, leurs trajectoires, les personnages qui les portent et le contexte dans lesquels elles émergent. Puis il faut replacer ces « mèmes », ces formes culturo-conceptuelles, dans un spectre plus large sur le plan historique – et regarder dans les yeux l’Histoire scientifique.

La pensée critique, en ce qu’elle permet de fouiller froidement les faits, d’examiner épistémologiquement les structures théoriques, de distinguer les théories politiques des pseudo-théories politiques, est le seul outillage permettant de fouiller de manière cohérente les idéologies religieuses, les extrémismes politiques, les théories racialistes, les conspirationnismes et toutes les formes de négationnisme, historique ou scientifique.

Dans ce contexte et pour parvenir à la compréhension la plus fine possible de ce phénomène, le pôle « radicalités politiques » de la SFR Pensée critique aborde avec l’outillage des sciences politiques et de la psychologie sociale entre autres, trois enjeux majeurs :

– la mesure et la définition de la radicalité ;

– l’étude critique des pensées qualifiées de radicales, et de leurs dérives potentielles « extrémistes »

– l’analyse des mécanismes cognitifs et motivations socio-politiques qui conduisent des individus – et pas n’importe lesquels – à se radicaliser ;

– les questions sous-jacentes de type sociologique posées par ces radicalités – même en désaccord avec la méthode, la question de départ posée par le groupe radical extrême peut être très pertinente.

Ainsi, les questions motrices seront celles-ci : quels sont les types de changements réclamés par les « radicalistes / radicaux » ? Sont-ils tous du même ordre ? Pourquoi ces personnes ont-elles de moins en moins confiance dans les institutions politiques ? Cette thématique vise en particulier à tracer l’évolution des système politiques et de leurs acteurs en Europe et à l’international. Des données seront collectées pour attester de tendances lourdes notamment autour d’enjeux comme la résurgence du conservatisme, la professionnalisation des mouvements sociaux ou l’atténuation du caractère contestataire d’un certain nombre d’acteurs politiques et sociaux.

Enfin, nous souhaitons analyser les mécanismes cognitifs récurrents dans l’adhésion à ces théories radicales. Sont-ce les mêmes que les dérives sectaires ? Les rouages sont-ils ceux de la propagande au sens de Bernaÿs ? Des idéologies selon Boudon ? Il s’agira en particulier de démêler la part liée à une demande de justice sociale, la perception d’une croissance des inégalités, les rouages de la socialisation politique, la part des techniques de manipulation et le soutien à un certain rigorisme moral.

Le pôle Pensée critique & pensées radicales extrêmes de la SFR Pensée critique réunit des chercheurs, issus de différents laboratoires et des représentants d’associations ou d’institutions socio-économiques soucieux d’appliquer une démarche rationnelle critique dans l’analyse des processus de production de ces pensées radicales.

Précisons ceci : quel que soit l’axe et la thématique traitée, la question de l’éducation est centrale : comment vérifier que les séquences pédagogiques crées sur la base de ces thèmes sont efficaces en terme de déconstruction d’idées reçues et de misreprésentations. Peut-on évaluer le transfert de savoir-faire critique d’un domaine simple vers un domaine conceptuellement plus complexe ? L’esprit critique se transmet-il unilatéralement et, comme le vélo, s’imprime sans jamais pouvoir s’oublier, ou au contraire faut-il régulièrement l’entraîner comme un art martial ?

[2] On pourra se référer à l’évolution du taux d’enquêtés qui choisit l’item 1 « « The entire way our society is organized must be radically changed by revolutionary action” à la question 59 « On this card are three basic kinds of attitudes vis-à-vis the society in which we live in. Please choose the one which best describes your own opinion ». En France ils étaient ainsi 9 % en 1981, 4 % en 1990 et 16 % en 2008.

[3] La pertinence de cette question a pourtant été établie par MacCulloch Robert (2003) The taste for revolt Economics Letters Volume 79, Issue 1, April 2003, Pages 7–13.